Après avoir quitté la vallée de Vauvenargues, passé les cols de Claps et des Portes, encore quelques kilomètres de descente et on rejoint la ferme du Puits d'Auzon. C'est là que, de l'autre côté de la route, nous attendait depuis toujours le vieux chêne solitaire, noble et fraternel gardien des lieux, abritant naguère de son ombrage la petite table en brèche polie de Sainte-Victoire.
Et puis un jour, voilà deux ans, trois peut-être, je le découvris tel que nous le montre la photo. Il était pourtant éloigné de l'asphalte, et qu'on ne vienne pas raconter qu'il présentait un quelconque danger... Certes, il avait du mal à faire encore pousser quelques feuilles en bout de ses branches sommitales, mais les insectes xylophages auraient largement, largement pris leur temps avant de le mettre à bas... Et la sève ne l'avait pas encore tout à fait abandonné. Las, comme disait l'autre, il ne nous présente plus, dans sa résignation obligée, que ses pitoyables moignons.
Entendons cependant sa plainte, considérons la laideur macabre à laquelle il a été condamné sans appel. Peut-être arrivera-t-elle à épargner du même sort les autres chênes vénérables, comme on dit, jalonnant la route qui se poursuit jusqu'au Puits-de-Rians, et les autres qui vivent ailleurs.
Dommage, je n'avais même pas pensé à lui tirer le portrait, aux temps d'ailleurs assez récents de son âge d'or où il était chargé de ses feuilles ; mais cette silhouette hivernale demeure évocatrice de son ancienne stature.
Voilà, faisons bref, laissons parler ces deux clichés, l'un de la beauté tranquille et confiante, l'autre d'on ne sait quelle inutile et anonyme humeur massacrante. Le feu, on ne le sait que trop, a ses cruautés, et nous savons combien nous avons plus que jamais à le craindre. Il massacre à sa manière. Mais les harkis — oui, il s'agit bien d'eux, ils sont toujours là, c'est eux qui me l'ont dit un jour où j'avais arrêté ma voiture en plein élagage — savent, eux, admirablement bien façonner arbres et talus, tout en laissant après leur passage un sous-bois déblayé, propre, par leur travail affiné, difficile, effacé et respectueux, relevant d'un véritable savoir. Puissent-ils ainsi servir de modèle et de frein à ceux qui abusent immodérément de la tronçonneuse.
Pierre Bardot



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire